Franc-Nord, Vol.7,No.1 - 1er janvier 90
La forêt tropicale d'Amérique survivra-t-elle ?
Miroslav M. Gartner, professeur à la
Faculté de foresterie et de géomatique de l'Université Laval.

Constater la destruction de la forêt amazonienne ne suffit pas. L'agroforesterie propose de nouveaux modes d'exploitation et de remise en culture des aires saccagées. 
 
 

Un conflit d'utilisation des terres 
Une mince bande équatoriale 
Un milieu d'une rare complexité 
Coupe sélective ou écrémage de la forêt ? 
Sylviculture de demain 
Quel est le meilleur système ? 
 
 

À l'échelle mondiale, la destruction de la forêt tropicale se place en tête de liste des catastrophes écologiques majeures de notre époque. À chaque minute qui passe en 1990, 20 hectares de cette forêt sont irrémédiablement perdus. À ce rythme, c'est l'équivalent de toute la forêt commerciale du Québec qui disparaîtrait chaque huit ans et, en quinze ans, l'équivalent du territoire québécois au complet aurait été rasé! Dans la seule Amazonie brésilienne, le rythme annuel de déforestation est de quatre millions d'hectares, c'est-à-dire l'équivalent du territoire des régions du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie réunies. Les spécialistes pensent qu'à la fin du siècle, la forêt primitive de l'est de ce grand bassin sera disparue et qu'une large part de celle de la portion ouest sera fortement entamée. 
 

Un conflit d'utilisation des terres 

Les causes principales de cette destruction ne résident pas du côté de l'exploitation forestière, bien que celle-ci ait aussi ses torts. Le commerce du bois entraîne un prélèvement moyen de trois à quinze mètres cubes sur les 350 que contient chaque hectare de forêt primitive ; il ne compromet donc pas véritablement l'avenir des peuplements. Pourtant, de meilleurs modes d'exploitation pourraient réduire les dommages causes. 

Il faut surtout chercher l'origine de la déforestation du côté des autres interventions humaines dictées par la forte pression démographique (la population des pays amazoniens s'accroît d'un million de personnes chaque année), par une dette extérieure démesurée (120 milliards de dollars pour le Brésil seulement) et, comme au Venezuela, par des raisons stratégiques (défense des frontières). La forêt est défrichée pour faire place à l'agriculture itinérante, au pâturage extensif, aux barrages hydroélectriques, à l'exploitation minière, à la construction des routes et à l'urbanisation. 
 

Une mince bande équatoriale 

La forêt tropicale humide recouvre une bande étroite de la Terre, de part et d'autre de l'équateur, d'où son nom de forêt équatoriale. Elle est présente en Amérique du Sud, en Amérique centrale, en Afrique, en Asie et en Océanie. Elle correspond au climat chaud (la température se maintient toute l'année entre 28° et 32° C) et constamment humide (il y pleut presque tous les jours et les précipitations peuvent atteindre de 2500 à plus de 8000 millimètres par an), d'où son autre nom, celui de forêt pluviale. On l'appelle aussi forêt dense, forêt vierge et, parce que ses feuilles restent vertes toute l'année, forêt tropicale sempervirente. 

La plus grande forêt dense du monde se trouve autour de l'Amazone, surtout au Brésil. Elle produit une forte proportion de l'oxygène, vital pour l'homme et les animaux. Et chose plus importante encore, elle consomme des quantités considérables de CO2, aidant ainsi à stabiliser l'effet de serre. 
 

Un milieu d'une rare complexité 

Comparée à la forêt boréale que l'on retrouve sous nos latitudes nordiques, la forêt tropicale humide est un écosystème beaucoup plus complexe. En Guyane française, par exemple, elle compte plus de 300 espèces ligneuses à l'hectare, comparativement à moins d'une quinzaine dans une forêt boréale de type pessière. Les espèces se répartissent en strates, depuis le sous-bois obscur (où seuls quelques palmiers, fougères et semis d'arbres survivent) jusqu'aux cimes des arbres émergents qui trouvent le soleil à quelque 35 à 55 m plus haut. 

A cette hauteur, les cimes sont lourdes de lianes et d'innombrables épiphytes (plantes fixées sur un autre végétal). Certains arbres sont dotés d'énormes racines, appelées contreforts, qui s'évasent à partir du tronc et aident à ancrer l'arbre au sol. 

Cette masse végétale étagée contribue au maintien de la fertilité des sols, pauvres par ailleurs et extrêmement acides (sur le bouclier guyanais, leur pH est voisin de 4). Une fois les sols défrichés, la terre ne pourra être cultivée qu'une année ou deux. 

La présence d'animaux n'est pas manifeste, car, comme pour la plupart des plantes, les animaux vivent à la hauteur de la voûte forestière et descendent rarement au sol. Mais la forêt en abrite une grande variété. En fait, plus d'un tiers des espèces animales et végétales du monde y vivent, ce qui en fait un réservoir génétique inestimable dont la disparition pourrait faire cruellement défaut à l'humanité. 

La forêt tropicale est également un écosystème doté d'un dynamisme propre qui n'a pas besoin de l'homme pour se régénérer. Lorsqu'ils tombent au sol, les arbres morts entraînent dans leur chute d'autres tiges, créant des trouées dans le couvert forestier. Dans ces clairières inondées de lumière, s'installe la régénération naturelle qui va rapidement cicatriser l'ouverture. C'est ainsi que de proche en proche, tel un damier, le manteau forestier se renouvelle. 

Dans ce cycle naturel, réglé depuis des millénaires, l'homme intervient par des coupes dites « sélectives » qui consistent à enlever quelques arbres de valeur ici et là. Moins ravageuses que la coupe à blanc, elles restent tout de même assez destructrices. 
 

Coupe sélective ou écrémage de la forêt ? 

Pour prélever un à trois arbres par hectare, dont seule la partie médiane des troncs les plus sains d'une minorité d'espèces sera utilisée, on endommage jusqu'à 40% de la surface de la forêt par la chute des cimes des grands arbres et par l'aménagement des pistes, des routes ainsi que des aires de stockage et de chargement des bois. Le sol est compacté par les engins lourds et érodé par les troncs traînés par terre. Mais la conséquence la plus grave de la coupe sélective est l'appauvrissement de la forêt, qui se produit parce que les arbres prélevés sont les plus beaux parmi les espèces les plus intéressantes qui devraient normalement servir de semenciers pour la régénération naturelle de la forêt. On assiste donc au remplacement progressif des espèces de valeur par des espèces secondaires, moins intéressantes au point de vue économique. 

Cet écrémage systématique de la forêt incite à rechercher des solutions sylvicoles ayant pour but de contrôler ces mécanismes complexes. 

Certaines recherches montrent que la régénération jusqu'à maturité de la forêt tropicale humide est lente (plus d'un siècle) et son enrichissement en essences à valeur économique, des plus aléatoires. C'est pourquoi, dans certains pays, on préfère couper à blanc et replanter en monoculture d'essences exotiques (pins, eucalyptus, gmelina). Le succès de ces opérations et leur rentabilité à long terme sont cependant des plus douteux. 
 

Sylviculture de demain 

Comme l'exploitation forestière en milieu tropical est une source non négligeable de revenus pour ces pays peu industrialisés, il importe de développer une sylviculture à la fois rentable et respectueuse du milieu. 

C'est principalement en Afrique (Côte d'Ivoire) et, depuis 1982, en Amérique du Sud (Guyane française) que se trouvent actuellement les projets sylvicoles les plus prometteurs. Dans ce dernier pays, où la pression humaine est très faible (une personne par kilomètre carré), les chercheurs s'appliquent à mettre au point des modes d'exploitation en intervenant sur le choix de semenciers pour garantir le renouvellement des essences précieuses. 

Parallèlement, les coupes de diverses intensités, visant aussi les essences de moindre valeur, sont testées. Le but de ces recherches est de permettre l'exploitation de la forêt, tout en garantissant son rendement soutenu en volume et en qualité, en mettant à profit la régénération naturelle. 

A la lumière des premiers résultats acquis, il est possible d'espérer non seulement maintenir la composition actuelle de la forêt, voire l'améliorer, mais encore obtenir un gain sensible (pouvant atteindre 50%) de la croissance du peuplement d'avenir. La confirmation de tels résultats serait du plus haut intérêt pour un développement forestier harmonieux, satisfaisant à la fois les impératifs économiques et écologiques. 
 

Quel est le meilleur système ? 

Les résultats d'études publiées récemment pour l'Amazonie suggèrent que le meilleur système pour cette région en termes de rendement soutenu, écologique et économique, est celui qui permet une grande concentration de production par unité de surface. Parce qu'une culture intensive se fait souvent à une échelle réduite, elle permet de protéger de grandes superficies de forêt primitive, comme en Guyane française, où seule une bande de 100 km le long de la mer est actuellement utilisée. 

L'autre façon est de faire de l'agroforesterie en combinant la culture d'espèces introduites et d'espèces indigènes, comme à Tome-Assu, au Brésil. Un système agroforestier permet là-bas la production d'une grande variété de plantes annuelles et vivaces et d'arbres, qui produisent non seulement le bois et le combustible, mais aussi les fruits, les latex, les huiles, les insecticides et les médicaments. Un tel système ressemble plus aux systèmes naturels de la forêt tropicale. Il réduit aussi le compactage et les pertes par érosion. 

Le système de développement le plus désirable en forêt tropicale humide est donc finalement celui qui est capable de tirer le maximum d'avantages de la forêt primitive existante. De tels systèmes fonctionnent à long terme, garantissent mieux le rendement soutenu et minimisent les dommages écologiques, tout en étant économiquement et socialement profitables. On pourrait aussi, avant de construire de nouvelles routes pénétrantes, penser à remettre en culture les terres déjà défrichées et amener les pays à négocier la réduction de leur dette externe contre des engagements fermes de protection de leurs forêts. Alors, la forêt tropicale humide aurait peut-être une chance de survivre..



 

 

École secondaire des Patriotes-de-Beauharnois
Responsable de la page : François Guérard
enseignant de sciences
 
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Commission scolaire de la Vallée-des-Tisserands 

 
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